Fugue
—J’ai besoin d’aide. Je sais pu quoi faire! Faut absolument que tu m’aides j’en peux pu.
—J’ai peut-être une idée, mais je suis pas certain que c’est vraiment ça qui va te sauver.
—Arrête de réfléchir pis fais ce que t’as à faire. Dis-moi l’heure. Donne-moi les moyens.
Réfléchir avant d’agir, c’était toujours la recette que son père lui avait sermonnée depuis qu’il était tout petit. Non, il avait essayé de lui laver le cerveau avec cette phrase toute faite, mais il n’y avait rien à faire. Soit l’idée se fracassait contre un mur d’indifférence; soit elle traversait le crâne à toute vitesse sans laisser aucune trace.
Pour des raisons que James n’avait pas le temps ni l’envie d’expliquer, il se sentait traquer et devait partir. Il n’avait plus rien à perdre. Ce qu’il avait à gagner était assez mince, mais juste assez alléchant pour se dire que c’était une sortie de secours potentielle.
—Quartier des bungalows en bas du Ford. Y’a une carte de bus sur un banc. Tu la prends. Tu poses pas de questions.
—Merci Man, tu me sauves la vie. Moi le Centre ou chez mon père c’est pareil. C’est pu vivable.
James avait les oreilles qui bourdonnaient. Ça allait arriver pour vrai. Il allait crisser son camp de sa vie. Il allait essayer de se refaire ailleurs. Il avait beau avoir 15 ans, il savait que c’était la seule solution qui lui restait. Son père était tellement pâmé sur la secrétaire de sa compagnie d’assurances qu’il ne se rendrait pas compte que son fils avait levé les pattes.
L’école, on s’ent fout. C’est pas important. James avait tellement de retard partout qu’il ne se forçait même plus pour se trouver des excuses ou des façons de tricher. Son coton ouaté était devenu une armure de téflon sur laquelle rebondissait chaque mot, conseil ou conséquence qu’on lui donnait.
—Hey Man, je le sais pus finalement si je suis game de le faire.
—Criss le Kid, branche-toé. J’ai déjà tout arrangé. T’as juste à amener ton cul où je t’ai dit pis faire ce que je te dis de faire.
“Faire ce que je te dis de faire.” James avait la désagréable impression d’entendre son père parler. Partir allait-il vraiment changer quelque chose? Changer 4 trente sous pour 1 piastre qu’on dit.
—Ok. Capote pas. J’veux pas me pogner avec toé en plus. Mais j’ai-tu le droit d’avoir la chienne?
—Si t’es pour venir me brailler dans les bras, on va ça arrêter maintenant.
—Nenon. Tantôt 11h.
Le Kid était prêt. Son sac ne contenait pas grand chose. De l’argent ramassé dans les cartes de fête envoyées par Mémère. Son téléphone et son chargeur. Son weed. Un couteau de chasse qu’il avait volé à son cousin et ce qu’il avait trouvé dans les armoires chez son père pour avoir de quoi manger plus tard: des paquets de ramens et des barres protéinées.
10h55. En tournant le coin de la rue, il a tout de suite vu le banc de parc. Sauf qu’il y avait quelqu’un assis.
Fuck.
Personne n’était censé être là. Il a ralenti. Juste pour voir. La carte était encore là.
Posée à côté de l’inconnu. Comme si elle ne lui appartenait pas encore. L’homme n’a pas levé les yeux. Mais James a su.
Il y avait quelque chose qui clochait. Il aurait pu continuer. Prendre la carte. Disparaître. Mais ses jambes ont hésité. Les voix qu’il entendait aussi.
Et pour la première fois depuis longtemps, il n’était plus certain de fuir dans la bonne direction.



Bravo, moi de mon côté j'apprends vos expressions 😁
Ça commence en urgence pleine-face, pas le temps de faire du réfléchissage posé. Quelqu’un qui veut juste du sortage immédiat, n’importe comment, pendant que l’autre répond en semi-engagement, comme s’il savait déjà que ça tiendra pas. Le père pis ses phrases font encore du résonnage lointain, mais ça a jamais pris en ancrage réel. James est pas en train de partir, il est en décrochage progressif : de chez eux, de l’école, de lui-même en morceaux. Le coton ouaté devenu armure de rebondage, c’est pile ça… rendu là, t’écoutes plus, tu fais du renvoyage automatique. Le plan est mince en construction fragile : un banc, une carte, pas de questions. Mais quand t’as plus rien, mince ça peut faire du semblant de sortie.
Pis là, évidemment, le banc fait du remplissage imprévu. La carte est là, mais plus en neutralité libre, déjà prise dans du contextage étrange. James ralentit. Pas du courage, pas de la fuite… juste du ralentissage habité. Un doute qui rentre en intrusion douce. « Il a su. » Ça reste en flou signifiant, pis c’est parfait. Il aurait pu faire du continuage droit, prendre la carte, disparaître en effaçage rapide. Mais ses jambes font de l’hésitage réel, pis pour une fois, il est pas en certitude directionnelle. Pis ça, c’est le vrai basculement intérieur : le moment où ça tient plus juste par réflexe.