Racines
J’ai imaginé ce moment des centaines de fois. J’ai dessiné dans ma tête l’impossible : faire ta rencontre. Maman m’a parlé de toi assez souvent. Elle a pris soin de ses souvenirs, elle les a cultivés et a pu me les transmettre. Comme un héritage avant le temps.
J’ai vu très souvent la même photo de toi. Celle où tu es assis sur un minuscule tabouret en train de traire une vache. Elle est sur la table de chevet de maman depuis toujours. J’ai souvent cherché d’autres photos de toi, pour essayer d’apprendre à te connaitre. Tu as vécu à une époque où la prise de souvenirs n’était pas aussi rapide et simple qu’aujourd’hui. Les quelques clichés que j’ai pu trouver de toi appartiennent vraiment à une autre époque et même à une autre technologie. Je me rappelle avoir trouvé des photos carrées, aux coins arrondis. Je me rappelle avoir glissé les doigts sur les portraits et avoir découvert une texture plutôt poreuse sous mes doigts. Les couleurs n’étant pas aussi vives que sur mes photos d’enfance à moi.
Maman m’a dit que tu avais horreur de te faire prendre en photo. Ça n’aide en rien ma quête. Je me suis demandé pourquoi tu n’aimais pas te faire tirer le portrait. Je me dis que tu n’aimerais probablement pas que je te croque sur le vif avec mon téléphone. Je suis entêtée, j’essaierais quand même. Juste pour avoir l’impression que je t’ai un peu plus avec moi.
J’aime penser qu’on se serait bien entendu. J’essaie d’imaginer le timbre de ta voix. Le genre d’humour que tu avais. J’aurais aimé te parler de mes projets, te raconter mon quotidien. Est-ce que tu m’aurais surnommé ta «petite Morin» comme grand-papa le faisait? Est-ce que tu aurais dit «Sherbrooke» en prononçant les «r» à l’anglaise? M’aurais-tu dit d’être prudente sur les chemins? Est-ce que tu te serais laissé tenter par une bière de microbrasserie ou tu m’aurais fait un clin d’œil en refusant poliment, me disant que tu ne connaissais pas ça «cette bière-là»?
Ça me réconforte de savoir que j’ai grandi dans la maison qui devait être la tienne. Je sais que toi et grand-papa vous avez tout donné pour la construire. Vous l’avez bâti de vos mains, y avez mis votre cœur et votre énergie. Je sais que vous êtes dans les murs de la maison et j’aime croire que vous avez laissé des rires, des soupirs de satisfaction ou peut-être des jurons coincés entre les planches. Ça fait la couleur de la demeure et ça m’inspire.
Quand je te regarde, je reconnais le regard bienveillant de grand-papa. Je n’ai pas pu jouer avec toi, mais j’ai pu passer beaucoup de temps avec ton père, mon grand-père. J’ai grandi dans ta maison qui est devenue celle de mes parents, juste à côté de celle où tu as grandi. Je me rappelle avoir appris à faire du vélo dans la grande cour, je me rappelle le garage rond où grand-papa était toujours en train de chef d’oeuvrer je me rappelle la serre où il faisait pousser ses concombres. Aurais-tu eu un jardin et une serre toi aussi? Je me souviens des promenades sur le grand terrain à l’arrière de nos maisons. J’avais le droit de me rendre jusqu’au pommier. Je ne saurais dire la distance ce trajet, mais dans ma tête de petite fille, chaque fois que j’y allais, c’était une réelle expédition. J’ai marché ce bout de terre des centaines de fois. Toi aussi tu dois l’avoir marché lorsque que grand-papa avait la ferme et que tu t’occupais des animaux. Maman m’a déjà raconté qu’elle craignait les vaches, mais toi tu t’occupais d’elles de façon calme et bienveillante.
Tu n’aimais pas te faire prendre en photo, tu étais un homme discret. Que dirais-tu aujourd’hui de te savoir l’inspiration de ce texte? De savoir que tu vas être vu par des inconnus. Des gens qui ne sont pas de la famille. Je sais que je ne respecte pas ton désir de passer inaperçu, mais j’avais envie de parler de toi. J’ai l’impression de passer du temps avec toi en parlant de toi. Je m’imagine installée sur la galerie en avant de la maison de ton père, je t’imagine arriver et me narguer en commentant le fait que je sois encore sur les bancs d’école à 35 ans. J’ai la réplique facile, j’imagine que je te rendrais la pareille avec une réplique cinglante, mais comme je ne te connais pas vraiment, c’est difficile d’imaginer sur quoi je te taquinerais.
J’ai l’imagination fertile et j’aime voir des symboles ou des signes dans les situations qui traversent mon quotidien. Cette photo de toi où tu es avec maman et grand-papa me touche beaucoup pour une raison que je peine à nommer. C’est peut-être parce qu’on m’a raconté la suite de ton histoire que j’arrive à voir des signes où il n’y en a pas. Des signes qui m’apaisent et qui m’aident à donner du sens à tout cela.
Maman ne peut pas vraiment m’aider sur ce coup-là. Elle avait à peine 3 ans lorsque la photo a été prise. Elle ne peut pas me dire pourquoi quelqu’un a décidé de sortir l’appareil photo à ce moment-là. Elle m’a cependant certifié que la photo a été prise en avant de chez grand-papa, votre maison d’enfance. Toi, t’en souviens-tu de ce moment-là? Tu devais avoir à peu près 15 ans à ce moment-là? Était-ce avant d’aller faire le train avec ton père? En revenant de la messe?
Toi qui n’aimais pas te faire prendre en photo, j’ai l’impression qu’on a réussi à te figer bien vivant et en mouvement sur celle-ci. J’ai l’impression que tu dis au photographe que tu ne veux pas te faire prendre en photo. Heureusement on possède cette pépite de souvenir.
Ton départ à toi fut prématuré. Un accident, on ne sait jamais quand ça arrive. L’imprévisible deuil. Mais je ressens tout l’amour que tu as pour maman. Ta main sur elle comme une barrière pour la protéger. Et grand-papa qui regarde bienveillant. Ton souvenir persiste et perdure. Et j’aime le cultiver à mon tour avec le même soin que tu avais pour cultiver la terre.



Oh !
Comme c'est beau ce texte!
Les morts ne sont pas mort …
Ils vivent toujours quelque part dans notre esprit … et dans nos cœurs.
Merci pour ce magnifique morceau de toi 🙇♂️🖤.