Miroir, miroir
Dis-moi qui est la plus… vraie.
J’interroge mon reflet à la manière sournoise qu’ont les enquêteurs de faire dans les histoires criminelles auxquelles je m’abreuve pour me détendre. Une accusée au garde à vue en direct dans ma salle de bain. Coupable de quoi? Possiblement de rien, ne serait-ce que de vieillir. Mes empreintes grasses souillent ce tableau. Il faudrait que je m’applique à le nettoyer de manière convenable. Toujours est-il que je demeure la témoin principale de toute cette affaire. Les jours sont comptés. Chaque repli de peau, chaque ride, chaque tache sur mon corps est un aveu criant d’avoir vécu. Le travail d’enquête est colossal. Le sujet l’est tout autant. Une glace sur pied où je peux me scruter sous toutes mes coutures; sous tous mes défauts. Où je peux me voir en train d’essayer de m’amadouer en glissant les doigts sur les nombreuses cicatrices qui décorent mon corps.
Avancer d’un pas afin d’avoir une meilleure vue d’ensemble. Je prends la mesure de mon reflet. Je saisis la chair qui déborde ici et là. Elle fait partie de moi. Je ne peux pas me renier sous quelconques artifices. Mon peignoir de satin jonche le sol, il n’a plus rien à cacher. Moi non plus. Mes doigts courent toujours. Un itinéraire déconstruit et aléatoire. Le relief est accidenté et assez vallonné. Je touche avec satisfaction la douceur de ma peau. Je prends un instant pour admirer ma toison. Je me rappelle avec timidité l’époque où je m’en départissais chaque fois qu’un homme avait le potentiel d’entrer dans mon lit. Je me rappelle le calvaire de la repousse drue. Et surtout la manière que j’avais de mesurer, grâce à ma pilosité pubienne, les langueurs et la quasi-irrégularité de ma vie sexuelle. Plus le poil était long, plus je déprimais. Heureusement cette époque est révolue. Je laisse vivre mon intimité en toute liberté et je ne mesure plus les moments entre les jours du calendrier où j’ai fait un X, mais je savoure plutôt goulument ces jours de fête partagée.


